Construire sa forme (le PFA, 1re partie)

Un modèle efficient

Les récits peuvent connaitre des formes, des structures, d’une variété infinie. Vouloir forcer une histoire à entrer de force dans un moule pré-défini se révèle souvent désastreux, d’autant plus lorsque l ‘on n’a pas encore compris les fonctions des évènements narratifs principaux qui constituent une histoire. On est d’accord.

Il n’en reste pas moins que s’appuyer sur un paradigme, sur un modèle efficient, aux tout débuts du développement d’une histoire, peut s’avérer stimulant et productif, peut permettre de se poser très rapidement les bonnes questions. Même si ces questions découlent d’un patron, leurs réponses possibles sont d’une infinie variété et révèlent toujours le talent de l’autrice ou l’auteur qui les donne.

En dramaturgie, au cinéma, on s’appuie depuis de nombreuses années sur un paradigme dont Syd Field (grand lecteur hollywoodien ayant analysé des centaines de scénarios) est l’auteur, et que j’ai eu le privilège d’approfondir pour aboutir ce que j’ai baptisé le Paradigme de Field Augmenté. C’est un modèle (au sens de « patron ») qui définit les scènes-clés minimales que contient presque systématiquement un récit bien construit. Rares sont les œuvres narratives qui réussissent à s’en passer.

Ce modèle a produit des films d’une infinie diversité et il suffit pour s’en persuader de considérer des chefs-d’œuvres aussi différents que Mortelle Randonnée (1983, film français), Dancer In The Dark, (2000, film danois), Thelma & Louise(1991, film américain) ou encore Parasite (2019, film sud-coréen) pour n’en piocher que quelques-uns au hasard dans différents pays.

Application au roman

Comme on le verra, au cinéma, art de la durée et du temps comme la musique et la danse, les durées des parties et les positions des scènes sont très importantes.

Dans le roman, elles connaitront une utilisation plus souple. Nous y reviendrons en temps voulu.


Vue d’ensemble du paradigme

Abordons le paradigme de Field augmenté (PFA) par un bref aperçu général, en le construisant brique après brique.

Ligne de temps

Dans les premiers schémas, une ligne de temps (une flèche) indiquera le déroulé du temps, qui se fera toujours de gauche à droite. C’est-à-dire que le début du film ou du roman sera toujours à l’extrême gauche et la fin à l’extrême droite. C’est ainsi qu’il faudra comprendre tous les schémas.


Division en quarts-temps

Le paradigme de Field originel divise la durée d’un récit en quatre quarts-temps.

Les Quatre quarts-temps

Ces quatre durées de temps sont rigoureusement égales dans le modèle absolu mais varient plus ou moins dans la réalité des films. Mais certains d’entres eux, comme Thelma & LouiseDancer In The Dark ou Mortelle Randonnée, les respectent à la minute près. 

La durée moyenne d’un film (autre que français) étant de 2 heures, chaque quart-temps dure 30 minutes.

Pour le roman, on verra que les parties extrêmes (1er et dernier) sont souvent raccourcis, un roman étant beaucoup plus long qu’un film (une exposition et un dénouement trop longs produiraient une histoire déséquilibrée).


Les Trois actes de l’histoire

Ces quatre quarts-temps permettent de définir les trois actes de l’histoire qu’on pourrait se contenter d’appeler débutmilieu et fin. Ils connaissent de nombreuses désignations en fonction des écoles et de ce qu’ils veulent mettre en exergue. Nous les appellerons ici l’EXPOSITION, le DÉVELOPPEMENT et le DÉNOUEMENT.

Les trois parties dans le Paradigme de Field

Les scènes transitoires

PFA — Les 3 scènes transitoires

Dans chaque quart-temps (sauf le dernier), une scène pas toujours exceptionnelle dramaturgiquement (comme nous le verrons avec les exemples), mais capitale, permet de passer d’un quart-temps à l’autre. Un Premier Pivot permet de passer de l’Exposition au Développement (où l’action vers l’objectif commence vraiment), une Clé de voûte divise le Développement et le film en deux parties égales, et un Second Pivot permet de passer du Développement au Dénouement où va s’amorcer la fin du récit.

Si cette partie de Dénouement vous semble longue, c’est peut-être que vous la confondez avec le Climax, scène la plus importante du film, qui commence plus tard. Nous y reviendrons.


Les scènes-clé primaires

PFA — Les quatre Scènes-Clés Primaires

Chaque quart-temps possède sa SCÈNE-CLÉ PRIMAIRE. C’est une scène quasiment obligée pour mener à bien l’histoire. Le premier quart-temps (Exposition) contient l’Incident déclencheur, le deuxième contient la Clé de voûte(qui possède une double fonction de scène-clé primaire et de scène transitoire), le troisième quart-temps contient la Criseet le dernier quart-temps contient le climax

Rassurez-vous, il sera plus simple de les mémoriser quand leurs fonctions seront bien assimilées. Pour le moment, souvenez-vous juste que l’Incident déclencheur, comme son nom l’indique, est l’évènement qui déclenche l’histoire, la Clé de voûte réoriente l’histoire dans une direction différente (comme une renaissance du récit), la Crise crée un moment dramatique où tout semble perdu et le Climax offre l’affrontement entre les forces antagonistes (affrontement souvent subtil lorsqu’il ne s’agit pas d’un film d’action).


Les scènes-clé secondaires

PFA — Les quatre Scènes-Clés Secondaires

Chaque quart-temps possède sa Scène-clé secondaire, optionnelle. Le premier (Exposition) contient l’Incident perturbateur, une souvent oublié ou mal comprise, des manuels de dramaturgie, et pourtant si importante, le deuxième quart-temps peut contenir le Premier Tiers, le troisième quart-temps contient alors le Second Tiers et le quatrième quart-temps, si le Développement ne la contient pas, peut contenir la Crise.

Là aussi, ces incidents seront plus simples à mémoriser avec des exemples concrets et des fonctions bien précises. Pour le moment, vous pouvez vous souvenir que l’Incident perturbateur est là pour « secouer la vie du ou de la protagoniste dans sa routine de vie », que les Premier et Second tiers permettent de jouer une symétrie intéressante, sur n’importe quel élément, et que la Crise a toujours la même fonction : faire croire que le but ne pourra jamais être atteint.


Le PFA complet

Et l’ensemble complet du paradigme de Field augmenté ressemble donc à l’image ci-dessous. 

Nous reviendrons en détail sur chacun des éléments, avec des exemples précis, pour voir en quoi ils sont déterminants et pertinents.

Paradigme de Field Augmenté (complet)

N’hésitez surtout pas à l’apprendre par cœur le plus tôt possible. Je vous assure, ça ne peut pas faire de mal et vous ne le regretterez jamais.

Mais pour que cette mémorisation soit encore plus efficace, doublez-la dans votre mémoire d’exemples tirés de films ou de romans. Vous en trouverez ici, dans les articles suivants, mais le mieux, c’est encore que vous trouviez les vôtres, dans les films et les romans que vous adorez.


Mémorisation littérale du PFA

On peut mémoriser ce paradigme de la manière suivante, en reprenant les éléments cités plus haut.

  • Il est construit sur la base de 4 quarts-temps (la durée totale — ou le nombre de pages — divisée en quatre parties identiques).
  • Un quart-temps sert à l’Exposition, un autre au Dénouement final, les deux autres constituent le Développementcentral,
  • Dans chaque quart-temps (sauf le dernier), une scène permet de passer d’un quart-temps à l’autre. Deux pivotspermettent de passer d’une partie à une autre et une clé de voûte divise le Développement, mais aussi le film, en deux parties de même durée.
  • Donc ces pivots, dans les films, sont placés respectivement à 1/4 et à 3/4 de l’histoire.
  • Chaque quart-temps possède sa SCÈNE-CLÉ PRIMAIRE. Le premier (Exposition) contient l’INCIDENT DÉCLENCHEUR, le deuxième contient la CLÉ DE VOÛTE (double fonction, donc), le troisième contient LA CRISE et le dernier contient le CLIMAX (il sera plus simple de les mémoriser quand les fonctions seront bien assimilées.
  • Chaque quart-temps possède sa SCÈNE-CLÉ SECONDAIRE. Le premier (Exposition) contient l’INCIDENT PERTURBATEUR (très important), le deuxième quart-temps contient le TIERS 1, le troisième quart-temps contient le TIERS 2 et le quatrième quart-temps peut contenir la crise (si elle ne se trouve pas à la fin du développement.
  • On peut remarquer à la fin de l’Exposition la « Zone R » ou « Zone de refus de l’appel », très importante aussi pour la cohérence psychologique.

Dans l’article suivant, nous commencerons à détailler tous ces éléments pour constater leur souplesse et voir comment ils peuvent servir tous les points de n’importe quel récit, quel qu’il soit.

Mais avant cela, nous nous interrogerons sur la nécessité de la structure.

Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *