On pense souvent que la structure, la forme, l’agencement des scènes ne profite qu’aux intrigues, permet de les construire du mieux qu’on peut, de travailler le suspense.
C’est vrai, mais c’est très réducteur. La structure est beaucoup plus puissante que ça.
Elle permet de rendre un récit plus clair. Elle permet aussi de lui donner du sens, ou des sens. C’est de cette seconde fonction dont j’ai envie de parler.
La structure pour créer du sens
J’ai pu remarquer une nouvelle fois très récemment que l’apprentie autrice ou l’apprenti auteur n’avait pas assez conscience du rôle capital que la structure peut jouer pour créer du sens dans leur récit, de façon implicite, discrète mais profonde.
Par l’agencement des évènements, par leur imbrication, par leur placement précis, la structure insuffle du sens, parfois même sans que le public en ait conscience. L’effet n’en est pas moins puissant puisque c’est loin d’être toujours notre conscience qui nous fait dire, à la fin d’une histoire “ouais, c’était pas mal” ou au contraire “J’ai adoré”, sans qu’on soit pourtant capable de le verbaliser si facilement.
En vérité, on sait tous que l’œuvre, que ce soit un film, un livre, une peinture, un ballet, une musique plus encore, n’agit pas directement sur notre partie du cerveau qu’on appelle la conscience. L’œuvre agit “à notre insu” pourrait-on dire, par tout un tas de perceptions qui ne passent pas par la conscience, qui ne sont pas filtrées par elle, ni analysées.
Les créations de sens dont je voudrais parler ici rentrent dans cette catégorie de perceptions.
La notion de sens
Cette notion de sens est complexe et nécessiterait à elle seule tout un ouvrage, je l’illustrerai ici par deux exemples que je trouve éloquents — vous me direz ce que vous en pensez — tirés du film Titanic, grand succès du siècle dernier (1997).
Veuillez noter, avant de lire la suite, que comme tout exemple, ils sont forcément réducteurs et les effets qu’ils produisent ne sont que deux effets parmi une infinité d’autres possibles.
Le premier exemple est simple, il montre comment la structure parvient à associer deux éléments a priori sans rapport.
Association forcée
Cet exemple se trouve dans la présentation du personnage de Rose, le personnage féminin, au début du film (la fabuleuse Kate Winslet).
On la voit découvrir le paquebot avec son futur époux, et l’on entend sur les images sa voix off nous raconter la détresse intérieure qui est la sienne (c’est Rose âgée qui raconte).
Se produit alors l’effet structurel qui nous intéresse ici : alors que Rose est en train de raconter que sous ses apparences de jeune fille bien éduquée elle hurlait dans son for intérieur, l’auteur-réalisateur (James Cameron) décide de nous montrer en gros plan les cheminées du paquebot se mettre en action et hurler à leur tour.
Par cette simple organisation structurelle, ce simple parallèle provoqué par la succession de deux plans, l’auteur nous suggère l’idée que Rose et le Titanic sont la même et unique entité. Puisque les deux hurlent en même temps, à leur manière, il assimile Rose au Titanic, il crée du sens.
Et ce sens sera développé d’un bout à l’autre du film, il sera même la vraie l’histoire, concrète et individuelle, qui sera racontée. Histoire, qui, si elle s’était limitée au naufrage lui-même, n’aurait pas suscité un tel enthousiasme : l’histoire ne racontera pas seulement le naufrage d’un paquebot, mais racontera également comment un personnage, Rose, échappe au naufrage qu’aurait dû être sa vie si elle n’avait rencontré l’ange Jack (lumineux Leonardo DiCaprio).
Car c’est véritablement à ça, bien entendu, que la fausse histoire d’amour entre Rose et Jack sert dans le film. C’est une fausse romance — dans une vraie romance, jamais un Américain n’aurait fait mourir l’un des deux protagonistes 😉.
Donc, par un simple agencement structurel créant un sens original, l’auteur parvient à donner une valeur d’allégorie au naufrage qui va être raconté. Il décale le propos de ce que nous connaissons tous.
Réécrire l’Histoire
Le second exemple tiré du même film est plus complexe mais aussi beaucoup plus remarquable. Je trouve même que c’est un cas d’école.
Il se produit vers le milieu du film (ce n’est pas un hasard — je reviendrai certainement un jour sur le grand avantage structurel de cette clé de voûte). Au milieu du film se produit l’impact avec l’iceberg.
Si vous revoyez le film, vous noterez un point structurel particulièrement intéressant : toute la séquence — donc la suite de scènes — concernant cet impact avec l’iceberg s’articule autour d’un long baiser échangé entre Rose et Jack.
La séquence débute lorsque les deux personnages remontent de la soute (ils viennent de faire l’amour) et s’embrassent longuement sur le pont ; la séquence s’achève après l’impact avec l’iceberg, donc en même temps que leur baiser.
Or, d’une façon remarquable, c’est justement à cause de ce baiser que le Titanic va rencontrer son destin : le film dit clairement que si l’attention des deux vigiles n’avait pas été détournée par ce baiser, ces derniers auraient eu le temps de voir l’iceberg, ils auraient eu le temps de donner l’alerte et l’impact aurait été évité…
Par cette construction structurelle, en rendant les protagonistes responsables de leur destin, le génial James Cameron (il n’a pas fait que les Avatar…) crée du sens, et crée même ici un sens très fort puisqu’il ne fait rien de moins que réécrire l’Histoire avec un grand “H”.
Il dit explicitement :
« C’est à cause de Rose et Jack que le naufrage du Titanic a eu lieu. »
Excusez du peu 😊.
Un “sens” particulier
Vous noterez ici que “sens”, dans ces exemples, à un sens (sic) particulier. Il ne s’agit pas forcément d’un sens explicite, conscient, clair. Autant le spectateur attentif pourra noter d’évidence l’assimilation faite par le premier exemple entre Rose et le Titanic — d’autant plus si ce spectateur est anglo-saxon et sait donc que les navires sont des entités féminines dans la langue anglaise —, autant le second exemple illustre le travail plus profond dont je parlais en introduction, un travail qui n’œuvre pas au niveau de la conscience du spectateur.
Personne, je pense, ne peut se formuler explicitement à la première vision du film : “Oh bien vu ! C’est à cause de Rose et Jack que le Titanic a sombré”. On est trop pris par l’histoire, par l’émotion, par l’impact.
On peut néanmoins se convaincre que cela joue de façon forte sur notre inconscient et notre perception du récit ; par le fait qu’inconsciemment nous percevons que les protagonistes sont auteurs de leur destin.
Et l’effet est plus puissant encore car ce qui aurait dû être un mélodrame (dans sa forme critiquée : une histoire où de gentils personnages innocents sont voués au malheur par le méchant monde et les méchantes personnes). Ici, Rose et Jack ne sont plus de simples victimes malheureuses d’un naufrage, ils sont au contraire les premiers responsables de leur malheur.
Dans les meilleures histoires, les protagonistes sont la plupart du temps
responsables de leur malheur.
Mouvement contraire
Notez enfin, pour en finir avec ces deux exemples, comment le premier donne un sens paradoxal au second : le naufragedu Titanic — Titanic en tant qu’allégorie de Rose — débute au moment même où s’amorce véritablement le sauvetage de Rose par Jack — Jack, en déflorant Rose, la révèle en quelque sorte à elle-même (vision quelque peu machiste très courante à l’époque, même si rien ne dit explicitement que ça n’était pas non plus la première fois pour Jack).
C’est quand même un remarquable travail de structuration, qui peut servir aussi dans l’écriture d’un roman, quand bien même l’effet serait peut-être moins puissant sous cette forme exacte.

Laisser un commentaire