Le cinéma peut changer le monde
Un film ne peut pas changer le monde, c’est vrai.
Mais je pense que plusieurs, des dizaines, peuvent le modeler, forger nos habitudes ou nos perceptions lorsque des comportements, des façons de penser, des habitudes deviennent des gimmicks sociaux.
Même si la littérature restera incapable de produire cet effet*, il peut être bon de ne pas négliger les écueils pervers que la répétition peut produire sur la lectrice, le lecteur et donc sur l’humanité.
(*) Tout simplement parce que face à un livre, on ne se retrouve pas comme face au film de cinéma, en état physique de retour à l’enfance : la tête levée vers l’écran où des géants se meuvent devant nous, tout comme nos parents quand on était petits et qu’on tentait de décrypter leur langage et leur métalangage, des géants qu’on s’efforçait aussi d’imiter.
Le délit de faciès
Parmi les effets néfastes les plus dévastateurs, il y a le délit de faciès.
Le cinéma, à ce niveau, se décompose en deux cinémas. Celui qui commet ce délit sans même y réfléchir et celui qui tente de l’éviter.
Celui qui le commet se cache derrière l’excuse du raccourci, de la nécessité de planter vite un personnage. Dans ce cinéma, les méchants ont toujours des « têtes de méchants » (comprendre : des têtes qui font peur, ils grimacent, ont des cicatrices), les gentils ont toujours des « têtes de gentils » (ils sont beaux, avenants, sourient et ont une belle peau). Les personnages « entre les deux » (ambivalents, pouvant être adjuvant ou antagonistes) sont toujours… entre les deux. On ne sait pas trop quoi penser de leur visage, de leur façon de parler.
Il n’y aurait aucun problème s’il en était de même dans la vie. Sauf que dans la vie, la vraie, les choses sont très loin d’être aussi simples. Combien de « méchants » (des pédocriminels par exemple) ont un visage avenant ! Et c’est justement grâce à leur apparence qu’ils peuvent tromper et abuser leur victime. On donnerait souvent le bon dieu sans confession à un vrai méchant, dans la vie, un vrai criminel.
On peut donc mesurer l’effet dramatique (sic) que ce type de cinéma — malheureusement le plus répandu — peut avoir sur l’humanité.
Un autre cinéma
Il y a heureusement un autre cinéma, celui d’un Lars Von Trier, celui d’un Paul Thomas Anderson, celui d’un Iñárritu, celui d’un Sam Mendes, celui d’un Kore-eda, qui, lorsqu’on pense qu’ils commettent un délit de faciès, le font pour mieux nous tromper et se moquer de nos préjugés.
Dans ce cinéma-là, un « méchant » peut être un gentil flic avec la gueule sympathique d’un David Morse, un méchant peut être un prosélyte de la religion qui a la gueule peut-être amochée mais tellement charismatique d’un Benicio Del Toro, un méchant peut avoir la sympathie et le background positif d’un Sean Penn.
De la même manière, dans ce cinéma-là, les « gentils » ou les « gentilles » n’ont pas de gueule ou de charisme particulier. Ils ont même souvent une sale gueule (je ne parle pas spécialement du personnage qu’on appelle Protagoniste, ici, mais de tous les gentils ou gentilles qu’on peut trouver dans une histoire).
Notez que très souvent, dans ce cinéma, les clichés sont mis à rude épreuve puisqu’il n’y a pas de « vrais et purs » méchantes/méchants ou de « vrais et purs » gentilles/gentils. L’humanité existe dans toute sa vraie dimension et tous ses paradoxes, sans manichéisme. Nonobstant, au sens dramaturgique du terme, les personnages existent — pour la plupart sans ambigüité — en tant que protagonistes/adjuvants ou antagonistes.
La leçon qu’on peut en tirer
On remarque encore très souvent, trop souvent, dans les romans — et surtout ceux issus de cette déferlante de la fantasy, de la romantasy — l’usage de ces clichés dévastateurs. Le méchant a toujours une cicatrice sous l’œil, l’héroïne est toujours belle et charismatique, le héros est pur, au grand cœur, et beau bien sûr.
Dans cette littérature-là, aussi, les filles pleurent, achètent des fringues et les garçons roulent dans de supers caisses et se battent courageusement (pour la bonne cause). Quand on y pense, on ne s’écarte pas tant du délit de faciès en ayant recours à de tels clichés.
Essayons toujours, autant que possible, d’éviter toutes ces formes de raccourcis. Ils ne devraient plus en être, ils ne devraient plus permettre de poser une méchante ou un gentil juste en les voyant, juste en les décrivant physiquement. Aidons, à notre niveau, à faire qu’ils n’en soient plus et qu’ils perdent tout impact narratif, qu’ils perdent tout effet de raccourci sur la spectatrice ou le spectateur.
Comment ? En commençant tout simplement par changer notre propre regard. Lorsque l’on apprend à voir le monde tel qu’il est — c’est-à-dire en n’en connaissant rien a priori — on peut difficilement commettre ce genre de délit.
Merci de votre attention.
Philippe

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