Ne pas avoir confiance en soi, c’est ne pas assez douter.
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Devenir autrice ou auteur — donc artiste —, c’est apprendre à être bourré de contradictions. De contractions apparentes en tout cas.
L’une de ces plus grosses contractions concerne les doutes et la confiance en soi.
Un artiste, c’est quelqu’un ou quelqu’une accablé(e) de doutes mais qui ne parviendra jamais à rien s’il ne possède pas une certaine confiance en lui. Je dirais même un confiance aveugle.
Le problème est encore plus prégnant lorsque l’on s’appelle Nancy et que l’on a seulement 17 ans et aucune expérience derrière soi. La jeune autrice que j’accompagne.
Partout ailleurs
Bien sûr que les artistes ne sont pas les seuls à entretenir cette contradiction.
Le cuisinier étoilé qui doit préparer un repas important a confiance en lui, mais il doute aussi d’être capable de réussir son festin ce jour-là.
La sprinteuse du 400 mètres a confiance en ses performances, mais elle peut douter de sa réussite le jour J, le jour de la course.
Le gamer d’eSport a confiance en lui, en sa team, mais il peut douter d’être le plus fort dès le premier jour d’un tournoi de la Major League Gaming.
On pourrait multiplier à l’infini les exemples où confiance en soi et doutes ne sont pas antinomiques, ne sont pas du tout contradictoires, sont même complémentaires et très sains.
Commençons par arrêter de les opposer, Nancy.
La nécessité de la confiance
Ce qui est difficile et particulier aux arts, en revanche, c’est que l’on ne possède aucune mesure, aucun outil qui permet d’estimer ce que l’on vaut.
Un sportif qui passe sous la barre des 10 secondes, une sauteuse qui franchit les deux mètres, un informaticien qui fait réussir son programme, une cuisinière qui réussit un plat redoutable, un gamer qui réussit une étape, une mathématicienne qui résout une équation de haut niveau acquiert une confiance objective, chiffrable, mesurable, quelque chose qui touche à l’absolu.
C’est quelque chose de solide, d’indiscutable, sur lequel il ou elle peut s’appuyer. On pourrait presque dire que la confiance en soi est alors acquise pour de bon, une bonne fois pour toute (même si la psyché est plus complexe et que d’autres éléments entre en ligne de compte, et que le temps, l’âge, usent).
En art, rien de cela n’existe. Personne, vraiment personne, n’est capable de nous dire ce que l’on vaut, et ce que vaut ce que l’on vient de produire. Personne et aucune jauge.
Les récompenses ? Bien sûr il existe les prix, les récompenses. Mais ils ne sont attribués que par la subjectivité de femmes et d’hommes — rien de moins objectif. Des femmes et des hommes qui ne sont pas toujours des spécialistes ou même des connaisseurs de l’art qu’ils prétendent juger. Et les critères sont très loin d’être toujours artistiques, chacun le sait. Et quand bien même, combien peuvent en profiter, de ces quelques récompenses, parmi la multitude d’artistes qui exercent leur art ? Combien en ont reçues de sérieuses, de reconnues ? Vous en connaissez, autour de vous ?
La réussite publique ? Ça peut être une jauge. C’est peut-être même la jauge la plus fiable puisqu’elle ne peut pas être corrompue, influencée par d’autres choses — comme le lobbying. On ne peut pas forcer le public à aimer, en tout cas pas longtemps. Mais en même temps, on sent bien que cette jauge-là ne peut pas être une valeur absolue et suffisante. Parce que le public est autant attiré par le sublime (qu’on aimerait atteindre) que le médiocre (où l’on se reconnait). Il aime tout autant The Titanic que Bienvenue chez les ch’tis.
Voilà pourquoi :
En art, la confiance en soi est un impératif.
Une confiance en soi, mais aussi en l’œuvre, qui repose sur du vide, du vent, de l’impalpable, des réflexions entendues, sur une estimation subjective, sur une croyance, une foi, un sentiment, une impression. Mais qui doit être impérieuse pour pouvoir avancer.
Cette confiance en soi là est aveugle, c’est celle de l’art.
Elle seule, subjectivement, vient vous dire « c’est bon, continue ». Rien d’autre.
La nécessité des doutes
Bien sûr, il n’est pas nécessaire de débattre bien longtemps pour vanter les bienfaits du doute. Ils sont nécessaires pour rester toujours en alerte, pour ne rien prendre pour acquis, pour être capable de tout remettre en cause, tout le temps et en permanence.
À n’importe quel moment Pénélope doit être capable de dire « ce que je tisse est mauvais, je dois faire autre chose ».
À n’importe quel moment, il faut être capable de dire « mon personnage n’est pas assez intéressant », « ma structure est faible », « mon sujet n’est pas bien développé. », « ma thématique est mal menée », « je fais de la merde ».
Il faut chérir les doutes.
Se plaindre de ses doutes est une hérésie. Pleurnicher dessus est une perte d’énergie.
Mais en réalité, les gens qui prétendent douter car ils n’ont pas confiance en eux ne se rendent pas compte d’une chose toute simple :
s’ils n’ont pas confiance en eux, c’est simplement
qu’ils ne doutent pas suffisamment.
Seuls les doutes conduisent à la confiance en soi
Comment les doutes peuvent-ils conduire à la confiance en soi ?
C’est simple : à partir du moment où l’on a tout remis en compte, tout soupesé, tout réfléchi, tout estimé, on ne peut plus douter.
À partir du moment où chaque personnage a été regardé, avec sincérité et honnêteté, où son parcours a été scruté et jaugé (à la lueur de tout ce que l’on peut apprendre des personnages dans les livres et sur les bons sites de narration), à partir du moment où la structure a été évaluée, estimée dans tous les sens (à la lueur de tout ce que l’on peut apprendre d’elle dans les livres et les bons sites), à partir du moment où tous les impératifs ont été vus et revus, à partir du moment où l’on a pu répondre sincèrement et honnêtement à des questions comme « trouves-tu vraiment cette histoire palpitante ? », « trouves-tu réellement qu’elle soit originale — en as-tu la démonstration ? —, dans son approche et son incarnation ? », donc à partir du moment où l’on s’est posé toutes les questions qu’on trouve un peu partout, dans les livres et les bons site de narration, il y a forcément peu de chance que l’on n’acquiert pas au moins une certaine confiance en l’œuvre que l’on travaille et, par contrecoup, en ses capacités propres.
Les doutes doivent permettre d’atteindre cet état où l’on n’a plus de doutes.
La confiance en soi vient de ce que l’on a su tout remettre en question, douter de tout, le plus objectivement possible, les plus sincèrement possible, le plus honnêtement possible, sans se cacher derrière son petit doigt.
On a été obligé de donner des réponses, de faire des états des lieux et, fatalement, on a acquit l’assurance, une certaine assurance en tout cas, que l’œuvre était solide, viable. Peut-être qu’elle n’est pas géniale (ça, personne d’autre que le temps ne peut le dire, entendu qu’on mesure la génialité d’un ou d’une artiste aux effets qu’il produit cent ans au moins après sa mort), mais on sait qu’elle a une certaine valeur. On prend confiance en elle et, par contrecoup, en nous.
Peut-être qu’elle ne sera pas choisie — comprendre : signée dans une maison d’édition —, peut-être qu’elle ne parlera pas au public, mais ça, ce sont d’autres considérations.
Aussi, en conclusion, si l’on n’a pas confiance en soi, c’est bien que l’on n’a pas suffisant douté. Et j’en reviens donc à l’affirmation initiale, volontairement un peu provocatrice :
Ne pas avoir confiance en soi, c’est ne pas assez douter.
Apprendre la confiance par les choix
Mais revenons à Nancy. Avec elle, nous avons déjà commencé à travailler sur cette confiance.
Et la première chose que je lui ai imposée, c’est de faire ses propres choix, à partir de ses propres doutes, en l’invitant à les cultiver, toujours.
Évidemment qu’en tant que son coach, une des premières propositions qu’elle m’a faite a été : « Je te donne deux versions et tu choisis la meilleure. »
À son grand dam, j’ai refusé tout net.
Parce qu’elle seule doit apprendre à choisir, à faire les choix, à douter suffisamment de ses deux versions pour trouver la confiance qui lui permettra, toute sa vie, de choisir. Et de faire le meilleur choix en doutant.
Entre parenthèses, lorsque je vois tous ces prétendues pédagogues (ils et elles pullulent depuis quelques années, ces gens qui n’ont jamais écrit et prétendent vous accompagner dans votre écriture) se porter juges de ce que font les apprenties autrices et les apprentis auteurs qu’ils disent accompagner, je frémis.
Non, un coach ne devrait jamais avoir à porter ce type de jugement. Il est là pour apprendre à la personne qu’il accompagne à le faire elle-même, pas le faire à sa place. Fuyez les coachs qui portent un jugement sur ce que vous faites, ce sont les plus dangereux : ils ramollissent votre cerveau et vous rendent dépendant d’eux.
Nancy n’est pas bête
Mais Nancy n’est pas bête. Elle l’a compris tout de suite et ne m’a plus jamais fait cette proposition, que ce soit sur un texte ou même sur le choix entre deux solutions pour régler un problème soulevé par son éditrice.
Je suis vraiment heureux que nous nous soyons choisis.
To be continued…

