Coaching d’une jeune écrivaine (4)

LES TROIS ÉTAPES CRÉATIVES

SOMMAIRE


Il est extrêmement difficile, même pour une autrice ou un auteur expérimenté, de se sentir libre dans ce travail si particulier, si systématique, si rébarbatif de la réécriture avec l’éditeur ou l’éditrice. On y passe pourtant tous au tout début (sauf avec Viviane Amy, mais c’est un cas à part).

C’est redoutable, je m’en rends compte dès les premières modifications que Nancy effectue sur son premier chapitre. Nancy n’a strictement aucune expérience en la matière. Et l’effet est forcément désastreux, qui se résume à deux constats :

  • elle modifie ce qui fonctionne déjà,
  • elle ne touche pas à ce que son éditrice lui demande d’améliorer.

Après discussion, elle me confie qu’elle se sent désemparée, n’a aucune idée de la façon de retravailler son texte, de retrouver la liberté qui lui a fait accoucher du manuscrit signé.

Il faut pourtant préserver à tout prix cet esprit de liberté pour que le travail demeure un travail créatif, donc un travail où les contraintes restent stimulantes, inspirantes. 

Rien de pire qu’un travail d’imagination qui tourne à la “check-list” de tâches à cocher.


Trois étapes

Pour y parvenir, après s’être mis d’accord sur le fait qu’elle ne devait en aucun cas toucher ce qui fonctionnait, je lui propose de travailler sur les passages à corriger (ceux relevés par l’éditrice) en suivant un processus très simple qui décompose le processus de l’écriture en trois phases distinctes.

Le décomposer en trois phases à l’immense mérite de ne pas trop solliciter le cerveau, de front, sur des activités aussi incompatibles que l’imagination, l’analyse et la rédaction.

Ces trois étapes, je les appelle :

  • LIBERTÉ
  • ANALYSE
  • RÉÉCRITURE

Préparation

Avant d’attaquer ces étapes, bien entendu, on note soigneusement le passage concerné (le mieux est de l’isoler dans un nouveau document). On note également ce qu’il convient de faire dessus. Augmenter le conflit ? Renforcer les personnages ? Supprimer les répétitions de schémas ? Améliorer les dialogues ? que sais-je encore ?

Il faut en tout cas bien noter la maladie dont souffre le passage, maladie signalée par l’éditrice. 

Pour ne pas en soigner une autre…


ÉTAPE LIBERTÉ

La première étape peut commencer. 

Dans cette étape, on se donne une totale liberté, on invente ce que l’on veut, on casse tout si on en ressent le besoin, on remet tout en cause sans scrupule, on part dans toutes les directions, on joue au jeu du “et si…”, on travaille en collaboration directe avec son imaginaire, avec ses envies, avec ce que l’on ressent physiquement.

On ne garde en tête, dans la seule petite partie rationnelle de notre cerveau, que l’indispensable : l’objectif à atteindre, la maladie à soigner. Et l’on ’efforce de concentrer ses efforts dessus, en tirant de tous les côtés. 

Il ne faut jamais avoir peur, dans cette phase, de se perdre, de dévier, de partir ailleurs. Parfois, l’inconscient utilise des voies détournées pour parvenir au bon résultat, il faut lui faire confiance et le laisser exprimer ses vues. Il ne faut surtout pas le contrarier (il vous le rendrait en boudant…).

Dans cette étape, il n’y a rien de pire que de couper une idée parce qu’elle ne remplit pas le cahier des charges. L’imaginaire, surtout au début, est très susceptible, ne pas le fâcher est une exigence absolue si l’on veut collaborer toute une vie avec lui.

Dans cette phase, on se fiche comme de l’an quarante du style. On écrit comme ça vient, comme ça nous chante, comme on parle (on peut fonctionner en s’enregistrant, même). Bref, on se fiche royalement de rédaction, de formulation. Le style télégraphique est le grand style de cette partie.

Totale liberté, donc, dans ce travail qui va prendre, disons une heure. Mais on ne doit l’arrêter que lorsqu’on sent qu’on est allé loin, assez loin. Si l’on n’a plus le temps, on remet au lendemain pour poursuivre.


ÉTAPE ANALYSE

Vient ensuite le temps de reprendre cette production et de l’analyser. 

C’est la deuxième phase du brainstorming.

Ça peut se faire le lendemain, après avoir un peu oublié, avec un esprit reposé, un œil neuf.

On garde le premier document, qu’on duplique, par exemple. Il est toujours bon de garder des traces, pour pouvoir y revenir au cas où.

Dans cette phase, on va tenter de séparer le bon grain de l’ivraie. Le but ultime est de ne garder que ce qui est bon et de jeter tout ce qui ne l’est pas (pour nous, à ce moment M de notre travail). 

En gardant en tête que ce qui est bon ici doit concerner avant tout la maladie à soigner.

C’est plus facile à dire qu’à faire, évidemment, car on ne peut jamais être certain de ses choix. D’autant plus quand on ne sait pas encore ce que l’on veut dire avec son histoire.

Ici, donc, on va réfléchir, on va se casser la tête, on va sous-peser, on va estimer, pour ne garder que le bon, si possible l’excellent même.

On va passer en revue chaque idée et se poser des questions comme :

– Cette idée soigne-t-elle la maladie du passage ? Et si oui comment ? (attention, si la réponse est “non”, mais que l’idée est géniale, il faut l’intégrer, absolument — en se méfiant quand même toujours de l’illusion créée par les nouvelles idées).
– Est-ce que c’est vraiment mieux avec cette idée ? Pourquoi ?
– Si j’ajoute cette idée, qu’est-ce que je perds ?
– Qu’est-ce que je gagne ?
– En quoi cette idée s’intègre-t-elle au roman ? Aux personnages ? À la thématique ? Aux intrigues ?
– etc.

Bien entendu, il est possible de modifier encore des choses ici, il faut toujours prêter une oreille attentive à son imaginaire. Mais l’idée est quand même de toujours revenir à l’analyse, à l’estimation.

(je montrerai une autre fois comment on peut estimer objectivement la valeur d’une idée, en détail, pour le moment, je ne donne que la conclusion : une bonne idée, c’est une idée qui remplit au moins 3 fonctions différentes dans l’histoire)

Si des idées sont en concurrence, les estimer l’une et l’autre et garder celle qui semble la meilleure, la plus adaptée, la plus simple aussi.

À la fin de cette phase, qui peut être deux fois plus longue que la précédente, on devrait avoir dégagé les nouvelles idées et, surtout, les remèdes pour soigner le passage. 

Si ça n’est pas le cas, recommencer depuis l’étape Liberté et procéder à nouveau à l’analyse.

Sinon, on peut passer à la suite.


ÉTAPE ÉPURATION RÉÉCRITURE

Maintenant que le bon grain a été recueilli, on va pouvoir épurer et réécrire.

Ici, on ne va garder que ce qui sera vraiment utile pour modifier le passage. On duplique le document précédant pour faire ce travail.

Et on cherche, dans un exercice normal de rédaction les meilleures formulations pour introduire les nouvelles idées. 

C’est maintenant qu’on va vraiment se soucier de style, de bonne rédaction. De clarté et de nervosité, de forme littéraire. 

On doit parvenir à un texte aussi bon que celui qu’on modifie. 

Heureusement, ici, on n’a que ça à faire, puisque tous les choix doivent avoir été opérés avant.

On n’oubliera pas, cependant, d’être très vigilant sur la longueur. Si l’éditeur ou l’éditrice a acheté un manuscrit de 300 pages, il faudra lui livrer un manuscrit de 300 pages, 320 au maximum, pas 450. Or, une des erreurs classiques de cette phase d’écriture est de gonfler le texte sans s’en apercevoir — ou, pire : en croyant bien faire. Non, le livre de 300 pages d’une primoautrice se vendra, pas celui de 600 pages. Ce sont des règles mathématiques que l’éditrice ou l’éditeur connait très bien.

Donc, en permanence, on vérifiera la longueur. Si le passage double de longueur, le livre double de longueur. Même si c’est faux, garder toujours ce repère en tête. 

Note : En général, si le passage est trop long, l’éditeur ou l’éditrice l’indique. Il peut mentionner qu’une réduction de 20 %, par exemple, doit être effectuée. S’assurer qu’elle a été faite dans votre version finale. Il en va du rythme du livre.


Laisser reposer

Un texte, c’est de la pâte à crêpe. 

Ne pas oublier de le laisser reposer.

Ne pas renvoyer le nouveau chapitre tout de suite.

Plutôt, attaquer le même travail sur le chapitre suivant.

Lorsque ce chapitre suivant reposera lui aussi, revenir sur le travail sur le chapitre courant et le peaufiner.

Puis l’envoyer.

Avec ou sans sucre (à vous de voir)…


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