Le personnage et ses réactions
Pour ce premier article de la série « Les Leçons du cinéma », j’ai choisi ce procédé concernant les personnages. On me pardonnera de ne pas adopter dans cette série une rigueur logique à toute épreuve. Je parlerai de toutes ces leçons dans le désordre le plus total, au gré de mes envies, de ce que j’ai pu croiser dans la semaine, ou de ce qu’un commentaire aura sollicité.
Cet article concerne les personnages et leurs réactions.
Nous sommes autrices et auteurs et la plupart d’entre nous ne sommes ni psychologue ni psychanalyste. Et pourtant nous prétendons de fait — puisque nous écrivons la vie — rendre compte des mouvements psychologiques de nos personnages, nous prétendons à leur cohérence.
Cette présomption nous joue bien des tours. Et il n’y a souvent personne pour nous le dire directement et explicitement. Pourquoi ? Tout simplement parce que la lectrice lambda, le lecteur lambda n’est pas plus psychologue que nous.
Mais son inconscient, souvent, ne le trompe pas. Et il sort de notre manuscrit en disant :
– Oui, c’est bien, mais je n’ai pas trop cru aux personnages…
– Pourquoi ? demandons-nous.
– Je sais pas, je suis incapable de dire pourquoi, mais ils m’ont semblé faux.
Ou « inconsistants », ou « avec des réactions bizarres », ou « légers », voire « inconséquents », et toujours sans que le lecteur ou la lectrice puisse dire pourquoi.
La réaction face à un évènement perturbant
Le défaut que je rencontre le plus souvent dans les manuscrits — et même les films, lorsqu’ils ne sont pas très bons — concerne la réaction d’un personnage face à un évènement perturbant. L’évènement le plus perturbant étant la mort d’un proche, d’un être aimé. Il faut faire son deuil. Mais plus souvent encore, la mort peut être symbolique, c’est le fait de croire depuis toujours à quelque chose jusqu’à découvrir le pot aux roses. C’est le père de Julia Roberts qui découvre ébahi que Tootsie est un homme dans le film éponyme.
Il faut alors faire le deuil d’une fausse réalité à laquelle on croyait dur comme fer.
Très souvent, dans les histoires écrites en toute bonne foi mais mal négociées, on voit ces réactions immédiates : le personnage se met en colère, le personnage fond en larmes, le personnage se dit que ça n’est pas bien grave. Le personnage éclate de rire…
Toutes ces réactions, avec leurs infinies variations, ont quelque chose de faux. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elles ne respectent pas le principe psychologique qui veut que face à la mort, réelle ou symbolique, on passe tous par « les sept étapes du deuil ». C’est un principe universel, éminemment humain (mais qu’on doit retrouver chez d’autres animaux), qui établit que, quelle que soit notre nature, quelle que soit notre psyché, face au deuil nous passons toutes et tous par les mêmes états psychologiques au nombre de sept (ou cinq si on les simplifie).
Et par conséquent, il manquera toujours quelque chose à un personnage de fiction qui ne passe pas par ces étapes lorsqu’il perd un être cher ou qu’il doit faire le deuil d’une réalité fausse, surtout lorsqu’on y a investi de l’émotion (Tootsie est un homme et en plus le père — gentiment macho — est tombé amoureux de lui).
Parfois, ces sept états s’étirent sur toute la durée du film. C’est le cas du deuil de Cristina dans 21 Grams, pendant 2 heures, on la voit passer d’un état à l’autre. D’autre fois, à l’extrême opposé, ces sept états se jouent en trois phrases de roman ou en un simple dialogue, comme je le montrerai ci-dessous. Tout dépend de l’intensité du deuil. Cristina a perdu son mari et ses deux merveilleuses petites filles.
Ci-dessous, je cache volontairement la « fausse réalité » dont le personnage doit faire le deuil suite à la nouvelle qu’il vient d’apprendre, mais ce deuil n’est pas très intense. Chacun pourra projeter la nouvelle qu’il veut (n’hésitez pas à m’indiquer en commentaires celle que vous avez adoptée !).
Les Sept étapes du deuil
Tout commence par la surprise (LE CHOC). Le personnage reste les bras ballants, médusé. — “Hein ?… Qu’est-ce que tu racontes ?”. Si le deuil est sérieux, il peut rester plusieurs jours prostré.
Ensuite le personnage refuse d’y croire (LE DÉNI) — “non non, tu dis n’importe quoi, ce n’est pas possible !”
Ensuite monte un sentiment d’injustice et la violence peut s’exprimer parfois très fort (LA COLÈRE) — “Mais tu es vraiment le dernier des salauds, toi !”
Ensuite, une fois calmé (ou pas) le personnage passe aux négociations intérieures, à l’auto-persuasion (LE MARCHANDAGE) — “De toute façon, je m’en doutais, et puis je n’en ai rien à faire au fond, je m’en remettrai, va !”
Mais ensuite, l’émotion vraie remonte et vient la dépression émotionnelle (LA TRISTESSE) — le personne s’écroule finalement dans son canapé, s’effondre en larmes, “Je ne pourrai jamais m’en remettre ! C’est terrible…”
Ensuite, acculé, il ou elle doit accepter l’état de fait. On ne change pas la nouvelle réalité qui a remplacé l’ancienne, on doit faire avec (L’ACCEPTATION) — “Ok, puisque c’est comme ça… de toute façon, je ne peux rien y faire, n’est-ce pas ?”
Et alors peut commencer la reprise en main, on part sur une nouvelle vie, de nouvelles directions (LA RECONSTRUCTION) — “Allez, on va se prendre un bon diabolo dans un bar, je suis certain que je vais y faire une belle rencontre !”.
Bien sûr, la vitesse de l’enchainement de ces mouvements psychologiques dépend, comme je l’ai dit, de la profondeur de la vérité qui est brisée, de l’intensité de ses sentiments pour la personne décédée. Plus le personnage aura été investi émotionnellement dans cette réalité et plus longtemps devra durer chaque étape.
On pourra choisir aussi, en fonction de l’idiosyncrasie du personnage, d’en privilégier certaines. Mais toutes devraient être passées en revue, avec fluidité.
Je répète ces étapes ici, sobrement :
- Choc,
- Déni,
- Colère,
- Marchandage (ou Auto-persuasion),
- Tristesse,
- Acceptation,
- Reconstruction.
N’hésitez pas, dès que vous avez à traiter ce genre d’évènement, de type “deuil” — et ils arrivent toujours au moins une fois dans une histoire — à vous appuyer sur ces étapes éprouvées par la vie, pour rendre votre personnage plus vrai et impliquer plus profondément la lectrice ou le lecteur.
Merci de votre attention.
Philippe

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