Auteur/autrice : Philippe Perret

  • Le style est autant sous les mots que dans les mots.

    Le style est autant sous les mots que dans les mots. C’est autant l’âme que la chair d’une œuvre.

    Gustave FLAUBERT (Correspondance, à Ernest Feydeau, 1860)

    Comment je la comprends

    Par cette affirmation, Flaubert nous fait comprendre qu’il ne limitait pas le style aux seuls mots écrits, au seul style du texte, mais que ce style débordait pour lui jusque dans le sujet lui-même, dans l’âme du texte.

    Il veut par là rendre l’auteur et l’autrice non pas seulement attentif et attentive à la façon dont il écrit les phrases, dont elle formule ses pensées, mais également à la façon dont elle pense, dont il construit, dont elle éclaire son œuvre. Il nous invite à comprendre, en inversant une citation de Victor Hugo, que le style peut et doit investir tous les recoins de l’œuvre, tous ses aspects, aussi bien esthétiques qu’expressifs ou réflexifs.

    Et vous ? Comment la comprenez-vous ?

    Et vous, comment comprenez-vous cette citation et en quoi peut-elle aider dans notre écriture ? Vous pouvez me le dire en commentaire.

  • Les étapes du deuil

    Le personnage et ses réactions

    Pour ce premier article de la série « Les Leçons du cinéma », j’ai choisi ce procédé concernant les personnages. On me pardonnera de ne pas adopter dans cette série une rigueur logique à toute épreuve. Je parlerai de toutes ces leçons dans le désordre le plus total, au gré de mes envies, de ce que j’ai pu croiser dans la semaine, ou de ce qu’un commentaire aura sollicité.

    Cet article concerne les personnages et leurs réactions.

    Nous sommes autrices et auteurs et la plupart d’entre nous ne sommes ni psychologue ni psychanalyste. Et pourtant nous prétendons de fait — puisque nous écrivons la vie — rendre compte des mouvements psychologiques de nos personnages, nous prétendons à leur cohérence.

    Cette présomption nous joue bien des tours. Et il n’y a souvent personne pour nous le dire directement et explicitement. Pourquoi ? Tout simplement parce que la lectrice lambda, le lecteur lambda n’est pas plus psychologue que nous. 

    Mais son inconscient, souvent, ne le trompe pas. Et il sort de notre manuscrit en disant :

    – Oui, c’est bien, mais je n’ai pas trop cru aux personnages…
    – Pourquoi ? demandons-nous.
    – Je sais pas, je suis incapable de dire pourquoi, mais ils m’ont semblé faux.

    Ou « inconsistants », ou « avec des réactions bizarres », ou « légers », voire « inconséquents », et toujours sans que le lecteur ou la lectrice puisse dire pourquoi.

    La réaction face à un évènement perturbant

    Le défaut que je rencontre le plus souvent dans les manuscrits — et même les films, lorsqu’ils ne sont pas très bons — concerne la réaction d’un personnage face à un évènement perturbant. L’évènement le plus perturbant étant la mort d’un proche, d’un être aimé. Il faut faire son deuil. Mais plus souvent encore, la mort peut être symbolique, c’est le fait de croire depuis toujours à quelque chose jusqu’à découvrir le pot aux roses. C’est le père de Julia Roberts qui découvre ébahi que Tootsie est un homme dans le film éponyme.

    Il faut alors faire le deuil d’une fausse réalité à laquelle on croyait dur comme fer.

    Très souvent, dans les histoires écrites en toute bonne foi mais mal négociées, on voit ces réactions immédiates : le personnage se met en colère, le personnage fond en larmes, le personnage se dit que ça n’est pas bien grave. Le personnage éclate de rire…

    Toutes ces réactions, avec leurs infinies variations, ont quelque chose de faux. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elles ne respectent pas le principe psychologique qui veut que face à la mort, réelle ou symbolique, on passe tous par « les sept étapes du deuil ». C’est un principe universel, éminemment humain (mais qu’on doit retrouver chez d’autres animaux), qui établit que, quelle que soit notre nature, quelle que soit notre psyché, face au deuil nous passons toutes et tous par les mêmes états psychologiques au nombre de sept (ou cinq si on les simplifie).

    Et par conséquent, il manquera toujours quelque chose à un personnage de fiction qui ne passe pas par ces étapes lorsqu’il perd un être cher ou qu’il doit faire le deuil d’une réalité fausse, surtout lorsqu’on y a investi de l’émotion (Tootsie est un homme et en plus le père — gentiment macho — est tombé amoureux de lui).

    Parfois, ces sept états s’étirent sur toute la durée du film. C’est le cas du deuil de Cristina dans 21 Grams, pendant 2 heures, on la voit passer d’un état à l’autre. D’autre fois, à l’extrême opposé, ces sept états se jouent en trois phrases de roman ou en un simple dialogue, comme je le montrerai ci-dessous. Tout dépend de l’intensité du deuil. Cristina a perdu son mari et ses deux merveilleuses petites filles. 

    Ci-dessous, je cache volontairement la « fausse réalité » dont le personnage doit faire le deuil suite à la nouvelle qu’il vient d’apprendre, mais ce deuil n’est pas très intense. Chacun pourra projeter la nouvelle qu’il veut (n’hésitez pas à m’indiquer en commentaires celle que vous avez adoptée !).

    Les Sept étapes du deuil

    Tout commence par la surprise (LE CHOC). Le personnage reste les bras ballants, médusé. — « Hein ?… Qu’est-ce que tu racontes ? ». Si le deuil est sérieux, il peut rester plusieurs jours prostré.

    Ensuite le personnage refuse d’y croire (LE DÉNI) — « non non, tu dis n’importe quoi, ce n’est pas possible ! »

    Ensuite monte un sentiment d’injustice et la violence peut s’exprimer parfois très fort (LA COLÈRE) — « Mais tu es vraiment le dernier des salauds, toi ! »

    Ensuite, une fois calmé (ou pas) le personnage passe aux négociations intérieures, à l’auto-persuasion (LE MARCHANDAGE) — « De toute façon, je m’en doutais, et puis je n’en ai rien à faire au fond, je m’en remettrai, va ! »

    Mais ensuite, l’émotion vraie remonte et vient la dépression émotionnelle (LA TRISTESSE) — le personne s’écroule finalement dans son canapé, s’effondre en larmes, « Je ne pourrai jamais m’en remettre ! C’est terrible… »

    Ensuite, acculé, il ou elle doit accepter l’état de fait. On ne change pas la nouvelle réalité qui a remplacé l’ancienne, on doit faire avec (L’ACCEPTATION) — « Ok, puisque c’est comme ça… de toute façon, je ne peux rien y faire, n’est-ce pas ? »

    Et alors peut commencer la reprise en main, on part sur une nouvelle vie, de nouvelles directions (LA RECONSTRUCTION) — « Allez, on va se prendre un bon diabolo dans un bar, je suis certain que je vais y faire une belle rencontre ! ».

    Bien sûr, la vitesse de l’enchainement de ces mouvements psychologiques dépend, comme je l’ai dit, de la profondeur de la vérité qui est brisée, de l’intensité de ses sentiments pour la personne décédée. Plus le personnage aura été investi émotionnellement dans cette réalité et plus longtemps devra durer chaque étape.

    On pourra choisir aussi, en fonction de l’idiosyncrasie du personnage, d’en privilégier certaines. Mais toutes devraient être passées en revue, avec fluidité.

    Je répète ces étapes ici, sobrement :

    1. Choc,
    2. Déni,
    3. Colère,
    4. Marchandage (ou Auto-persuasion),
    5. Tristesse,
    6. Acceptation,
    7. Reconstruction.

    N’hésitez pas, dès que vous avez à traiter ce genre d’évènement, de type « deuil » — et ils arrivent toujours au moins une fois dans une histoire — à vous appuyer sur ces étapes éprouvées par la vie, pour rendre votre personnage plus vrai et impliquer plus profondément la lectrice ou le lecteur.

    Merci de votre attention.

    Philippe

  • Il semble, pour un écrivain, que chaque page qu’il écrit doive être pour lui une nouvelle leçon dans l’art d’écrire.

    Il semble, pour un écrivain, que chaque page qu’il écrit doive être pour lui une nouvelle leçon dans l’art d’écrire.

    Paul LÉAUTAUD (Propos d’un jour)

    Comment je la comprends

    Paraphrase très concrète du fameux « C’est en forgeant qu’on devient forgeron »…

    La chose étonnante, ici, étant quand même l’hésitation, la volonté de ne pas faire une affirmation péremptoire. On se doit de la comparer à son homologue définitive :

    Pour un écrivain, chaque page qu’il écrit est une nouvelle leçon dans l’art d’écrire.

    (péremptoirisation de la précédente)

    On peut mesurer, et méditer, à la différence des deux expressions, comme une déception ou un regret dans l’ajout du « doive », comme si la citation, au fond, voulait exprimer : « c’est quand même terrible qu’on ne soit jamais capable de savoir écrire une bonne fois pour toutes, qu’il faille toujours qu’on soit obligé d’apprendre de nouvelles choses à chaque page nouvelle qu’on produit. Cela ne finira-t-il donc jamais ? »

    Et vous ? Comment la comprenez-vous ?

    Et vous, comment comprenez-vous cette citation et en quoi peut-elle aider dans notre écriture ? Vous pouvez me le dire en commentaire.

  • Les mauvaises raisons d’écrire

    Je vois tellement d’autrices et d’auteurs écrire pour de mauvaises raisons, en se demandant pourquoi ils ou elles n’arrivent à rien… 

    Parmi ces mauvaises raisons, pour celles que j’ai pu rencontrer en tout cas, il y a celles-ci :

    • devenir quelqu’un ou quelqu’une de célèbre (syndrome A. Nothomb),
    • devenir riche grâce à son imaginaire (syndrome B. Werber),
    • avoir écrit un livre (la pire de toutes ?) (syndrome J.D. Bauby),
    • avoir écrit un livre, mais un best-seller (syndrome Levy) ou un Prix Goncourt (syndrome E. Ajar),
    • régler tous ses problèmes psychologiques (syndrome V. Woolf).

    On ne peut que se perdre, avec de telles mauvaises raisons. Surtout lorsque l’on coche plusieurs cases.

    En fait, par expérience et par observation, je crois qu’il n’existe qu’une seule bonne raison pour écrire : aimer écrire. Aimer concevoir une histoire, des personnages, des intrigues, un univers, des thèmes et aimer trouver le lexique et la syntaxe pour le décrire, le rédiger, l’ériger en livre mot après mot.

    Cette bonne raison-là ne peut confiner à la frustration. Elle ne peut conduire qu’à l’épanouissement et la réalisation. C’est dit.

  • La structure est un piège tendu au spectateur, pour son plus grand plaisir.

    La structure est un piège tendu au spectateur, pour son plus grand plaisir.

    Phil (Collection Narration)

    Comment je la comprends

    On peut voir effectivement le travail de la structure comme une mise en place de pièges dans lesquels le spectateur, la spectatrice — ou le lecteur, la lectrice — prendra plaisir à tomber. Un piège, souvent hypnotique, qui commence dès l’exposition, dès l’incident déclencheur ou la question dramatique fondamentale qui captera l’attention du public pour ne le lâcher qu’à la toute fin du récit.

    Et vous ? Comment la comprenez-vous ?

    Et vous, comment comprenez-vous cette citation et en quoi peut-elle aider dans notre écriture ? Vous pouvez me le dire en commentaire.

  • L’art est de cacher l’art.

    L’art est de cacher l’art.

    Joseph JOUBERT (Correspondance, à Mme Beaumont, 12 septembre 1801)

    Comment je la comprends

    Très bel aphorisme de Joseph Joubert qui témoigne de ce que j’appelle « l’humilité de l’art ».

    L’art se doit de paraitre naturel, évident, simple, facile comme le geste d’un jongleur. Mais pour y parvenir, quel art faut-il ! Que de travail il faut pour cacher le travail !

    Et vous ? Comment la comprenez-vous ?

    Et vous, comment comprenez-vous cette citation et en quoi peut-elle aider dans notre écriture ? Vous pouvez me le dire en commentaire.

  • Prenez garde qu’il peut y avoir une servitude aussi de la liberté, comme il y a une servitude de la malice et de la contradiction.

    Prenez garde qu’il peut y avoir une servitude aussi de la liberté, comme il y a une servitude de la malice et de la contradiction.

    SAINT-JOHN PERSE (Correspondance, à Jean Paulhan, 3 mai 1949)

    Comment je la comprends

    Saint-John Perse, comme Simone de Beauvoir, nous met en garde contre l’illusion de la liberté, la ramenant à un comportement duquel on finit, à trop vouloir l’adopter, par devenir le prisonnier ; exactement comme peut l’être celui qui veut toujours se montrer malicieux ou celui qui veut toujours contredire.

    En d’autres termes, il faut se méfier de tous les comportements un peu faux que l’on peut adopter.

    Au niveau de l’écriture, et de la création en général, vouloir trop revendiquer de liberté risque de finir par enfermer le créateur dans une recherche éperdue et frivole.

    Et vous ? Comment la comprenez-vous ?

    Et vous, comment comprenez-vous cette citation et en quoi peut-elle aider dans notre écriture ? Vous pouvez me le dire en commentaire.

  • Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

    Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable.

    Nicolas BOILEAU-DESPRÉAUX (L’Art poétique (1674))

    Comment je la comprends

    Une affirmation qu’on ne cesse de répéter aux apprenties autrices et apprentis auteurs.

    Dans un récit, il ne suffit pas qu’un évènement soit vrai — comprendre : qu’il soit arrivé dans la vie de l’autrice ou l’auteur, ou qu’on lui ait raconté — pour qu’il paraisse vrai dans l’histoire, c’est-à-dire vraisemblable.

    Imaginons que dans la vie, l’auteur se soit retrouvé dans une situation financièrement catastrophique, affamé, presque à la rue, au bord du gouffre, à deux doigts de faire n’importe quoi. Et là, il est tombé dans la rue sur un portefeuille contenant 4000 euros.

    Cela peut lui être arrivé, c’est vrai. Mais s’il transpose cette anecdote dans une histoire racontée, jamais elle ne paraitra vraisemblable (en tout cas sans les préparations indispensables). On n’y verra qu’un immense et regrettable deus ex machina, une facilité venue tout arranger. Tout le contraire, donc, de ce qui se passe réellement dans une histoire.

    Notez l’invention géniale du label « histoire vraie », au cinéma particulièrement, pour nous faire avaler n’importe quelle couleuvre. 😉

    Et vous ? Comment la comprenez-vous ?

    Et vous, comment comprenez-vous cette citation et en quoi peut-elle aider dans notre écriture ? Vous pouvez me le dire en commentaire.

  • La manière la plus profonde de sentir quelque chose est d’en souffrir.

    La manière la plus profonde de sentir quelque chose est d’en souffrir.

    Gustave FLAUBERT (Carnets)

    Comment je la comprends

    Tous les mots, bien entendu, sont toujours essentiels dans une citation et en oublier un seul peut conduire à une interprétation erronée.

    Ici, Flaubert parle de profondeur de sentiment, pas seulement de sentir. Bien évidemment, on n’est pas obligé de souffrir pour sentir quelque chose, bien sûr que l’on peut sentir sans éprouver la moindre souffrance. Mais la souffrance, nous dit l’auteur, est une manière très profonde de sentir les choses. Quand nous souffrons de ces choses, nous les sentons profondément, la souffrance est une porte qui nous permet de pénétrer au cœur de ces choses.

    Pensons à l’amour : n’est-ce pas le moment où la personne chère nous fait souffrir — de son absence par exemple — que nous éprouvons le plus profondément notre amour pour elle ? N’est-ce pas un des moments où l’on sent le plus fort, le plus profondément, notre amour ? (en tout cas quand on est un homme, peut-être les femmes ressentent-elles les choses différemment, elles connaissent mieux l’amour que nous).

    Au niveau de l’écriture, de la narration, il est tout aussi possible d’atteindre cette profondeur : il suffit de parler de ce qui nous fait souffrir, de ce qui nous affecte. Jamais on n’atteindra la même profondeur dans ce qui nous procure de la joie ou du plaisir. Ce pourra être aussi bon, mais ce ne sera jamais aussi profond.

    Et vous ? Comment la comprenez-vous ?

    Et vous, comment comprenez-vous cette citation et en quoi peut-elle aider dans notre écriture ? Vous pouvez me le dire en commentaire.

  • On n’oublie jamais assez que l’on est le Dieu de l’histoire.

    On n’oublie jamais assez que l’on est le Dieu de l’histoire.

    Phil (Collection Narration)

    Comment je la comprends

    Je veux dire par là que l’autrice ou l’auteur ne doit jamais perdre de vue qu’il peut tout faire concernant son histoire, qu’il ou elle est le seul et la seule aux commandes, le seul et la seule maitre à bord, et que ce pouvoir est un danger pour lui : il ou elle risque de contraindre les évènements et les personnages comme les dieux et les déesses de l’antiquité, transformant les seconds en simples marionnettes et multipliant pour les premiers les deus ex machina et les incohérences.

    C’est une invitation à écouter ses personnages, à écouter ses évènements, pour savoir ce qu’eux aussi ont à dire sur l’histoire.

    Et vous ? Comment la comprenez-vous ?

    Et vous, comment comprenez-vous cette citation et en quoi peut-elle aider dans notre écriture ? Vous pouvez me le dire en commentaire.